Publié par Cercle Paul Morand

La Croix - le 03/12/2020

"Paul Morand", arriviste détestable et grand écrivain

Pauline Dreyfus consacre une monumentale et admirable biographie à ce mondain antisémite, grand voyageur misanthrope. Cynique, obsédé par l’argent et son rang, subjuguant, malgré ses petitesses, l’intelligentsia de son temps et réhabilité pour ses qualités littéraires.

Paul Morand… Après Céline, nouveau cas d’école. Chargés d’opprobres, d’autres que lui ont été jetés aux oubliettes, avec le goudron et les plumes. Mais la postérité est bonne fille avec Paul Morand, qui, en dépit de ses états de fait, s’en est toujours sorti avec les honneurs pour recouvrir son dé­shon­neur. Serviteur zélé de Vichy, intime de Pierre Laval, confident de Darquier de Pellepoix, il échappe, comme une anguille, à l’épuration, planqué en Suisse, le temps de se faire oublier, remâchant son aigreur, avec complaisance et un fond de trouille. Aussi fieffées canailles intellectuelles que lui, d’autres finiront embastillés, exécutés (Brasillach), exilés (Céline), condamnés à l’indignité nationale, ou suicidés (Drieu La Rochelle).

Paul Morand attend que passe le temps de la vindicte et de la vengeance, baguenaudant sur les bords du lac Léman, ruminant dans sa grande maison gothique de Vevey où il reçoit et alimente, de sa bile et de sa détestation des temps nouveaux, une correspondance fournie, notamment avec Chardonne, autre réprouvé qui s’en sortira bien. Quand il faiblit, sa gorgone de femme, la princesse Soutzo, nazie pur jus, antisémite notoire, jette de l’huile sur ce feu-là. Couple charmant, hermétique à toute compassion, qui organisait de somptueuses réceptions dans la vaste demeure du Champ-de-Mars, où se pressait le Tout-Paris artistique et intellectuel, plus ou moins acoquiné avec l’occupant, sans trouver matière à s’en plaindre.

Finie la peur des foules du Front populaire. L’ordre règne et « la juiverie » enfin traquée, on respire mieux entre gens du monde, et du meilleur, n’est-ce pas ? Dire qu’on veut se persuader, encore aujourd’hui, que Morand était de son temps, pour ainsi dire excusable…

Archives et journaux intimes

Pauline Dreyfus s’acquitte avec brio de la lourde tâche de tenter d’équilibrer les deux versants de ce petit-bourgeois, dandy vénal, près de ses sous, et styliste hors pair, voyageur à l’œil affûté, à la plume acérée. Elle ne tait rien des turpitudes de l’opportuniste, ni les hauteurs de l’écrivain (charme cinglant du style, pointe sèche du regard, ironie fulgurante du chroniqueur, voyageur amoureux de la vitesse), ni les bassesses du snob mondain, arriviste attaché à ses plaisirs et ses intérêts, donc sujet aux reniements et aux compromissions. La biographe se garde de juger. Elle dissèque la complexité du jouisseur frivole, jusqu’au dégoût de lui-même, et répertorie « les erreurs de navigation » qui ont pu servir de circonstances atténuantes.

Pauline Dreyfus a pu consulter archives et journaux intimes, jusque-là inaccessibles pour se lancer dans une enquête minutieuse, précise, pointue, inattaquable. Ni condamnation, ni acquittement. Juste la trajectoire erratique d’un homme, ami de Proust, intime de Cocteau, lié à Giraudoux, sous l’aile d’Alexis Léger (Saint-John Perse), que la connaissance et la fréquentation du beau ne parvinrent pas à protéger de sa morale délétère. De ce cocktail saumâtre, Paul Morand, pathétiquement accroché aux grandeurs d’établissement comme aux signes extérieurs de son importance, jusque sur son caveau, tira pourtant une œuvre incomparable, scintillante et ombreuse, un délice de style vif et chatoyant.

Historienne pointilleuse

Papillon des années folles qui butine sans retenue, pacifiste mondain qui fuit Londres en 1940 pour se mettre au service de Pétain, au grand dam d’un de Gaulle isolé, qui avait besoin de ses entrées dans la bonne société british. Tirant sur la manche de Laval pour obtenir une ambassade (de Madrid à Bucarest), sans grand souci de sa mission diplomatique, tout « occupé » à maintenir et profiter de son luxueux train de vie. Cette existence lui va comme un gant. Mais l’homme pressé ne tient pas en place. Toujours en voyage, entre la fugue et la fuite.

Avec maintien – en avant, calme et droit –, Pauline Dreyfus tisse, au point de croix, une évocation serrée, informée, argumentée, dégage les lignes de force sous la surface. En historienne pointilleuse, elle puise aux meilleures sources, rassemble habilement faits et circonstances. Derrière les apparences que se donne Paul Morand, elle met au jour les motifs secrets. Face à cet écrivain intimidant, sa plume ne cille pas. Elle n’est pas la première à s’attaquer à la statue fissurée mais, prévenue des pièges, elle y ajoute un je-ne-sais-quoi de haute volée qui rend son ouvrage indéboulonnable.

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