Publié par Cercle Paul Morand

Je vous remercie de me donner l’occasion de célébrer Paul Morand. C’est un écrivain qui m’accompagne depuis que je l’ai découvert. C’était à Nancy, au milieu des années 70, après plusieurs années dans des conditions que Morand aurait sans doute réprouvées, puisque j’avais après 1968 travaillé plusieurs années comme établi à l’usine. Bien que Morand courant vers sa fin s’était surpris à ne pas haïr les étudiants de mai. Derniers poètes de l’action, s’était-il même demandé. Je pense qu’il était prêt à trouver du génie à tous ceux qui parlaient alors renvoyer le général de Gaulle dans ces foyers, lui qui avait mis au point un numéro avec son chien. A chaque fois qu’il criait : « Mort à de Gaulle », le chien tombait, pattes en l’air.

Ces années passées à l’usine avaient représenté pour moi une mobilisation totale. Puis la flamme qui me portait s’est éteinte, mouchée par l’énigmatique éteignoir des passions idéales. J’ai voulu alors réorienter ma vie, repartir d’un autre pied, recommencer à lire, commencer à écrire, retrouver ma vocation initialeRaconter le monde plutôt que le changer. Je suis entré dans la boutique d’un bouquiniste, près de la Porte de la Craffe, toujours à Nancy. Je lui acheté deux Morand. Un  franc chacun. « - Morand ne vaut plus rien, m’a dit le vendeur. Ca n’intéresse personne ». J’ai acheté tout ce que j’ai pu trouver de Paul Morand, puis je suis tombé sur un livre dont je me suis dit que j’aurais aimé l’écrire, c’était Morand Expressde Jean François Fogel, qui deviendra un ami et que je ferai écrire dans Libération, sur le Venises de Paul MorandNous étions deux que Morand passionnait. Quelle joie de constater que cinquante ans après sa mort, vous êtes si nombreux à toujours vous passionner pour lui. 

Depuis cette époque, Morand ne m’a pas quitté, je l’ai suivi à la trace, Vevey, Tanger, Veillanec, en Bretagne, Malte, etc. Vevey, il y a passé trente ans, dans une maison à la Walter Scott, le château de l’Aile. Il lisait les romans de Nabokov, qui habitait au Montreux Palace, il se lie avec Charlie Chaplin, ils se retrouvaient tous les deux dans un restaurant entouré de vignes pour déguster le poisson du lac, l’omble chevalier, il arrive aussi que l’été, il passe plusieurs nuits à la belle étoile, avec ses chiens. A Vevey, il a écrit une nouvelle sublime, Parfaite de Saligny. Tanger était sa ville d’hivernage. Il en devient l’un des personnages tout en ne refusant pas son amitié aux pécheurs du Cap Spartel. Un roman, Hécate et ses chienstémoigne de ces mois passés dans sa maison de la rue Shakespeare, face aux eaux du Détroit. Veillanec, une maison blanche sur la lande, face à la mer, en Bretagne, c’était la maison de Simone Gallimard. Il écrit dans son journal que la pointe de la Jument lui avait offert l’un des plus beaux paysages du monde. Malte, où j’ai eu l’honneur de représenter mon pays, avait été l’une des dernières destinations de Morand. Il visite La Valette, ville « cyclopéenne », et écrit « Je retrouve à Malte la vie menée pendant sept ans à Tanger ». 

Depuis que je fréquente ses livres, je n’ai jamais cessé d’écrire sur lui, au point qu’un écrivain du Figaro Magazine, proche de Morand, mais encore plus proche du politiquement correct, a pu dire dans les années 80 ; « C’est quand même un comble que ce soient d'anciens gauchistes qui nous remettent Morand à l’Honneur ». 

Il me plait de célébrer avec vous l’écrivain, qui nous surprend toujours. Homme de plaisir et de discipline, couché et levé tôt, toujours prêt à partir, prompt à prendre sa provende de ciels et de paysages, à s’enivrer du chant des soupapes de sa dernière voiture un matin d’été. L’écrivain gardait le cœur sec, l’œil laser, la tête en fête, même s’il savait que la fête peut être triste. J’ai parlé de Tanger, de Vevey. Naturellement ses écarts du monde avaient été les capitales de son exil. Après la guerre, il s’était jeté  dans l’exil en « mélancolique survolté », comme l’a écrit Jean Louis Bory. Mais après tout, qu’importe son Koblenz, puisque les bons romans ne sont jamais faits qu’avec ce qui nous manque. 

Je voudrais citer son Journal, cet étrange rameau -une main tendue- qui verdit sur un corps que le temps n’a pas fini de décharmer. Dans ce Journal, il cite à quelques reprises l’un de nos amis très cher, Roger Stéphane. Le général de Gaulle avait dit un jour à Roger Stéphane ; « Je sais que vous voyez toujours Paul Morand, monsieur Stéphane, vous n’êtes pas dégoûté ». Roger avait continué de voir Morand et l’avait interviewé pour le magistral Portrait souvenir de Proust qu’il a réalisé pour la télévision.

Si je cite cette anecdote, c’est pour vous dire que je ne crois qu’aux fraternités littéraires. Roger Stéphane, gaulliste, libérateur de l’hôtel de ville, croyait aux fraternités littéraires. Paul Morand croyait aux fraternités littéraires. Ces fraternités sont plus fortes que nos passions politiques, elles transcendent nos égotismes, elles sont les forteresses de ceux qui aiment la littérature. Dans ma forteresse personnelle, où de Gaulle a d’ailleurs sa place, Paul Morand tient un rôle insigne, aux côtés de Chateaubriand et du duc de Saint Simon, dans le grand salon des stylistes. C’est d’ailleurs à Morand et à Chateaubriand que j’ai pensé dans la seconde même, quand le coup de téléphone d’un ministre m’a appris que j’allais devenir ambassadeur. Vous avez compris que Morand a été le plus fidèle compagnon de ma vie d‘écrivain. Je suis très fier que vous m’ayez convié à le saluer dans les salons de l’Auto, je vous remercie. 

 

Daniel Rondeau 

1er décembre 2016

 

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