Publié par Christian Millau

Jacques Chardonne, Paul Morand, Roger Nimier

Deux pères pour un fils

Chardonne fut un père de papier qui, bientôt, brûlera ce qu’il avait adoré. Morand qui, pourtant, se vantait presque de ne pas avoir de cœur, devint peu à peu pour le jeune hussard, le plus aimant, le plus tendre, le plus attentif des pères.

En 1951, je venais de rejoindre l’équipe de l’hebdomadaire Opéra quand Roger Nimier, son rédacteur en chef, m’envoya à La Frette dresser le portrait du grand seigneur charentais qui s’était institué son père spirituel. Dans mon article, je comparai le septuagénaire, à peine courbé sous sa belle écorce de flanelle grise, le visage empreint d’une fausse sérénité méditative, à “un brochet à l’heure de la sieste, toujours prêt au plaisir de mordre”. Le brochet lui ayant bien plu, une amitié naquit entre nous deux et depuis lors Chardonne me bombarda de lettres où son coup de foudre littéraire pour Nimier se déchainait volontiers : “Nimier m’a ressuscité” disait-il, Et il ajoutait : “C’est le seul écrivain parmi les jeunes”. Il alla même jusqu’à me donner pour la revue La Parisienne un portrait particulièrement câlin de Nimier sous le titre “Lettre à Christian Millau au sujet d’un auteur bien élevé”.

Dix ans plus tard, il ne restait plus rien de cet attachement, largué dans la marche d’un glaçant désamour. Il faut dire que Nimier s’était révolté devant l’indifférence de Chardonne envers son propre fils Gérard Boutelleau, né d’un premier mariage raté. Dans une lettre à Roger, Chardonne avait eu cette formule sidérante : “Mon fils m’a paru mourant. Je lui écris”. Il se refusait de le voir tandis que Nimier, dans les dernières semaines, se rendait chaque jour à son chevet. “Je n’ai pas de cœur pour souffrir” avouait Chardonne qui, à partir de janvier 1961, dans ses lettres à Paul Morand dont il connaissait la profonde affection pour le hussard, ne s’épargna aucun commentaire acide. Quelques exemples : “Depuis dix ans, j’aime bien Nimier mais de moins en moins. Je sais qui il est. Le plus vrai finit par avoir l’air faux “…” Nimier n’a pas assez d’esprit ni de talent pour l’esprit et le talent qu’il voudrait avoir “…”. Je n’ai guère d’espoir pour Roger. Aucun progrès depuis ses premiers livres. Il m’ennuie parce qu’il n’est pas sérieux. Rien n’est sûr avec lui”. Le 24 septembre 1962, il écrit toujours à Morand : “Nimier a le malheur en lui”. Trois jours plus tard, Roger se tuait sur l’autoroute de l’Ouest. Chardonne n’ira pas à l’enterrement : “Je supporte mal ce genre de réunion trop mélangée” et il écrira à Paul : “Roger a mal employé ses dix ans. Comme journaliste, il ne valait rien. Il n’y mettait que le pire de lui. Il disait n’importe quoi parce qu’il pensait n’importe quoi. Il a tout fabriqué pour faire un personnage. Son drame, c’est le vide”.

Mais dans ce courrier, il y avait aussi cette prédiction qui ne manquait pas de sagacité : “C’est la mort qui donnera à Nimier sa vie. Il sera l’écrivain unique de l’époque d’après-guerre. Et votre fils”.

“Votre fils”… : Paul Morand vient en effet de perdre le fils qu’il n’avait pu ou désiré avoir.

La première relation entre Morand et Nimier, telle qu’on la découvre dans la Correspondance établie et présentée par Marc Dambre, date du 21 juin 1950. Morand remercie et félicite Nimier qui lui a adressé le Grand d’Espagne, son deuxième livre après Les Epées. Il donne au jeune homme du « cher confrère » et à partir de là, à travers les formules de politesse utilisées par l’un et par l’autre, on va revivre la marche lumineuse d’une amitié littéraire qui va vite devenir l’affection d’un père pour son fils et d’un fils pour son père. Paul aime Roger tel qu’il est et n’est-ce pas là l’essence même de l’amour aussi bien que de l’amitié ?

En juin 1951, nous publions à la une d’Opéra un article de Morand intitulé Petit portrait tragique de Séville qui annonce la sortie du Flagellant de Séville et marque le retour de l’affligé de la Libération dans la vie littéraire française. Du coup, le « cher confrère » se transforme en ”cher ami”, ”cher Nimier” avec, en écho, “cher Paul Morand”, “mon cher ami”, “mon cher Paul” pour en arriver, en mars 1957, à cette première déclaration d’amour paternel : “Je n’aime pas vivre loin de vous, mon fils”. Un peu plus tard, Morand, attribuant à Pascal cette phrase de Mme de Sévigné, lâchera : “Vous êtes de manque dans mon cœur”.

En 1960, l’invitant pour la première fois aux Hayes, sa maison de campagne, proche de Gambais, Morand commence ainsi “Je vous ouvre les bras”. Rien de commun dans cette relation avec l‘attitude d’un Chardonne qui est beaucoup plus celle d’un mentor, d’un conseiller ou d’un directeur littéraire que d’un ami dévoué et toujours bienveillant. Morand qui, soit disant, n’a pas de cœur s’en découvre un et ô combien énorme qui, certes, ainsi que nous l’a rappelé Pauline Dreyfus dans son brillant exposé, avait battu, avant la guerre, pour Jean Giraudoux mais jamais avec cette intensité et je dirais même cette toute fraîche candeur. Paul et Roger se fabriquent dans l’univers peu tendre de la littérature et de l’édition une sorte de bulle où ils donnent cours à un échange complice, toujours à demi-mot, fait d’humour, de mille attentions délicates, de recettes de cuisine ou de cocktails, de bonnes adresses, de belles bagnoles, de rencontres de rugby et où ne trouvent jamais place les rosseries, les sombres vacheries de Chardonne pour ses chers confrères et pas davantage les obsessions antisémites ou homophobes de Morand.

La lecture de la Correspondance Morand-Nimier y perd du sel et du poivre mais y gagne tellement sur un plan affectif ! Par ailleurs, ceux qui n’ont pas eu l’occasion, comme moi, de travailler auprès de Nimier pendant plus de dix ans, découvrent un hussard formidablement sérieux dans l’exercice de ses fonctions de journaliste et d’éditeur. Il faut voir avec quelle passion, chez Gallimard, il prend soin de ses auteurs, à commencer, bien sûr, par Paul Morand dont il ne cesse d’aiguillonner l’envie de travailler. C’est lui qui réédite Ouvert la nuit et Fermé la nuit, sort Le Lion écarlate, a l’idée d’un Fouquet et met en route pour son ami mille autres projets. Et quand viennent pour lui les ennuis de santé, c’est aussitôt chez Morand, aux Hayes ou à Vevey, que Nimier court se réfugier.

Ce n’est donc pas pour rien qu’à partir de fin 1960, Morand dans ses lettres, multipliera les “Roger, mon fils”, “Mon fils, vous me manquez tous les jours”, “Je vous embrasse, mon fils”.

Le 5 septembre de cette année-là Morand lui transmet un message qui demeure aujourd’hui encore un mystère : “Lorsque je vous verrai seul, j’aimerais vous dire quelque chose qui me tient au cœur”. Le 6 décembre, Roger lui écrit : “J’ai été très ému par ce que vous m’avez dit dimanche. J’ai trouvé un père en vous mais un père qui serait aussi un fils”.

Quel secret, quel aveu ? Certains penchent pour le désir qu’avait Paul de léguer à Roger sa propriété des Hayes. Quoiqu’il en soit, le 27 septembre 1962, Nimier adresse à son ami ce qui sera sa dernière lettre : “Cher Paul, je suis triste de vous voir si peu. Nous pourrions peut être nous téléphoner à 4h du matin, prendre nos voitures et tremper un croissant à Lyon”.

Dans la nuit suivante, Roger trouvait la mort à bord de son Aston Martin.

Contrairement à Chardonne, Morand ira sur la tombe de Roger à Saint-Brieuc. Et sa confession sera bouleversante : “Je n’ai pas été gâté en amitié comme je l’ai été en amour. C’est sans doute ma faute. J’avais colmaté la brèche avec Nimier. C’est fini. Il me restait cette frêle passerelle. Il me restera de me promener dans la vie sans être connu de personne”.

Christian Millau

Paris, le 11 juin 2015

Déjeuner Chardonne - Morand - Nimier

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